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Pour le dire à Vincent

Par Franck Mas

Il y a 

Il y a 

Je ne sais pas 

Il (me) semble 

Peut-être 

Pourtant

La peinture de Vincent Dulom ne répond à aucune question, mais les anticipe toutes. Il est aussi probable qu’elle les refuse. Non pas qu’elle (en) soit illégitime, mais parce qu’aucune explication, aucun système de pensée n’est capable de répondre à ce qu’elle diffuse. Elle échappe au raisonnement de la même manière que les mathématiques sont dans l’incapacité de traduire ou de mettre en équation la beauté d’un poème. 

S’il s’agit de peinture, le geste de Vincent Dulom échappe au filtre traditionnel de l’image, duquel découle la mécanique de la dialectique. Ces peintures ne nous l’interdisent pas, nous comprenons seulement, au fur et à mesure que nous les observons, qu’ici, les automatismes sociologiques de l’analyse, du référencement ou de la critique sont inutiles, parce que vains. Vain, parce que le langage dans son processus lacunaire de traduction de la sensation, est inapte à circonscrire les variabilités colorées de ses toiles, auxquelles s’entremêle la multitude de nos étonnements à ne pouvoir saisir ou fixer ce que nous percevons. Vain également, parce que nous perdrions sans doute quelque chose de l’intime et du fragile attachement qui émane de chaque œuvre, lorsque nous comprenons et acceptons le temps de regard et d’écoute qu’elles induisent. 

La peinture de Vincent Dulom n’emprunte, ni n’appelle le canal du cortex cérébral pour exister, être validée, appréciée ou reconnue. Elle est tout entièrement tournée et vouée à l’innocence de l’œil. Ce globe oculaire pleinement concentré sur l’instant de la peinture. Il est étrange de parler d’instant lorsqu’on l’évoque, alors même que l’assèchement pigmentaire par laquelle elle se construit n’existe que pour la faire perdurer. Voir les œuvres de Vincent, c’est observer combien ce que nous connaissons de la peinture encombre notre champ visuel. C’est aussi s’étonner d’éprouver la couleur, alors même qu’elle convoque l’observation. Henry Meschonnic dans un essai consacré à l’éthique et l’esthétique de la traduction des textes bibliques, parle de « Taamim », notion hébraïque par laquelle se désignent la saveur et le goût provoqué par la prononciation de mots. Nulle synesthésie, sinon le plaisir et la joie de prononcer et d’articuler le monde. Les couleurs de Vincent jaillissent de cette source-là. Ce bleu est l’origine des bleus. Ce rouge est excavé des archives du temps, d’avant ses transformations par l’histoire. Ce violet fantomatiquement orange et brun est un lieu où l’impossible trouve une réalité et sa corporalité dans un battement de cil. Vincent pèle les couleurs de leurs vernis d’histoire, les dépoussière de leur hérédité, les débarrasse de leur manteau de patrimoine, pour qu’elles renouent avec leurs premières respirations et retrouvent la volatilité d’un pollen.

Les couleurs se goûtent dans l’insaisissabilité aérienne de leurs perceptions. Cet orangé se succède à lui- même, quand ce pourpre n’est que le début de son propre infini. Vincent a compris que la peinture s’éprouve lorsqu’elle se soustrait de l’image, donc de la narration, et lorsqu’également elle se fait synchronie chromatique de notre propre pulsation. Notre regard pourrait se superposer au souvenir que nous avons de l’œuvre, au moment où nous la percevons de nouveau, nous invitant plus à la reconnaitre qu’à l’observer, mais l’instant prévaut toujours sur l’expérience. Si le souvenir fige et ignore le développement d’une durée passée, la présence de la peinture en est l’antidote, elle est un perpétuel et insaisissable commencement. Bien qu’achevée, la peinture de Vincent se perpétue et s’engendre d’elle-même, elle est l’inverse de la projection, elle est la source et l’avenir de secrets qu’elle ignore détenir. Elle est à l’état de potentiel. Alors notre œil lui permet de vivre sa vie de peinture, c’est-à-dire de vivre ce qui lui échappe. Et chaque variation de lumière, chaque variation de température, chaque petit grain d’entropie la fait vibrer d’une lueur qu’elle ignorait contenir. Les peintures de Vincent ne se souviennent jamais d’elles-mêmes, elles deviennent et acceptent de devenir ce que le regard fait naitre à l’instant. Elles ne résistent pas, elles sont la disponibilité de leur propre insoupçonnable. 

Ces fondements de la peinture connus d’un Fra Angelico, d’un Rubens, ou d’un Rothko se nourrissent aussi d’une profonde connaissance du support, du format et de l’énigme du mur. Si Vincent aura su trouver dans la ductilité d’une feuille de papier-coton le velouté que son mauve appelle de toutes ses nuances, il aura également compris qu’il devait permettre au mur d’oublier sa passivité, pour se fier à la peinture et trouver dans leur nouvelle mutualité la possibilité de s‘extraire de la paresse à laquelle on le voue. Ainsi le mur délié de son atonie, préface déjà la peinture. Au caractère intrusif de l’accroche par pendaison d’une toile, se substitue maintenant la pose d’une feuille à peine courbée par sa propre fragilité, et maintenue dans son inclinaison à l’extrémité de trois petits traits de métal semblant avoir été tracés à main levée. Ou lorsqu’encore cette peinture posée sur sa tranche sur une fine lame de bois, se dresse seule, debout, sans autre aide que sa propre courbure, découvrant qu’elle avait aussi la tenue de la tige, s’émancipe du mur pour trouver dans le grain de sa surface la texture de l’ombre par laquelle elle existe. 

Ces gestes qui sont à la lisère de l’agir, dans une quasi-imperceptibilité, sont du même esprit que la peinture de Vincent, ils sont du registre de la réserve. C’est-à-dire qu’à l’inverse de la démonstration, ils ne sont que patience et assentiment. Et c’est dès les premiers mouvements du regard, dans le lent et progressif déplacement de notre œil vers ce qui fait couleur, qu’à son tour, lentement, le temps recouvre la dimension à laquelle le quotidien le soustrait. Alors sans que nous le comprenions vraiment, nous découvrons que ce n’est pas nous qui faisons la toile, mais c’est elle qui nous fait de nouveau exister, et qui par son silence nous rappelle notre présence au monde. 

C’est à la connaissance et à l’articulation de chacune de ses intuitions que se lit l’amour de Vincent pour la peinture. Il en connait les infimes délicatesses, et chacune de ses vertus. Mais c’est n’est pas de nous que viendront les remerciements, c’est d’elle, la peinture, c’est elle qui le remercie. Elle a eu un jour cette chance de l’avoir rencontré et d’avoir su que c’est par lui qu’elle pouvait être enfin ce qui ne lui aura été que si peu permis. Ainsi la peinture aura trouvé en Vincent un peu plus qu’un peintre, un peu plus qu’un complice, un peu plus qu’un garant ou qu’un disciple, la peinture aura enfin trouvé en Vincent un jardin.

Paris, juin 2023



Franck Mas,  né en 1971,  est architecte d’intérieur de formation, diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués et des Métiers d’Arts de Paris. Il a également suivit un enseignement en histoire de l’art contemporain à l’Ecole nationale des Arts Décoratifs et une formation de philosophie à la faculté de Tolbiac. Il est plasticien, auteur, metteur en scène et scénographe. Il mène depuis 2013 une recherche fondamentale sur les modalités plastiques d’interprétation des textes dramatiques intitulée «Le degré zéro du théâtre» qui interroge notamment sa propre durée de vie comme unité de mesure de ses recherches.


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