Par Vincent Dulom
« Ce qui se dérobe sans que rien ne soit caché. », Maurice Blanchot
—
Quand Éric Suchère m’appelle et me propose d’écrire sur la notion de [bote], pour un livre collectif, je lui dis ma réticence. Ma parole de peintre lui convenant, j’accepte l’invitation, mais raccroche oubliant de lui demander s’il me faut l’entendre au singulier ou au pluriel. Je veux le rappeler puis me ravise.
—
Je veux parler de la beauté de la Peinture comme on parle de celle de l’univers ; écrire sur sa force d’attraction ; prendre prétexte de cet article pour dire ce qui me pousse vers elle et provoque chez moi le bonheur de la voir dans le travail des autres ou le mien.
—
Postulat : La beauté en peinture est une expérience saisissante du corps ; d’un corps là, en promenade dans la vie, au flottement léger du réel, saisit par son regard ; d’un corps qui l’éprouve avant de la penser ; d’un corps enfin, interdit, qui vit dans la contemplation le frottement au monde du peintre qui, le premier, l’a rencontrée.
—
Avertissement : Parler de la beauté d’une œuvre peinte, de cette Peinture qui la traverse, hors de l’expérience singulière du regard que l’on vit en sa présence, c’est ne rien en dire.
—
La Peinture n’attend pas de mots. Elle attend un regard. Elle, qui peut toucher le regard, attend un regard qui la touche. Le regard qui la sert se confond avec celui qui la touche. Il est la place du vide, de l’ouverture à l’inconnu et du sans savoir. C’est tellement complexe le regard qu’il ne s’encombre pas de ce qui lui est extérieur. Pour absorber ce qui lui est extérieur la peinture a recours à l’image. Le regard qui rencontre l’image dans la peinture s’en défait. Il la laisse à la pensée verbalisable et se concentre sur ce qu’il est : un lieu ouvert du corps pour faire corps avec les autres et le monde. La peinture touche la personne qui la regarde pour lui donner à vivre, dans la contemplation, le monde et la vie. Si intelligentes soient les images qu’elle incorpore, la peinture ne vaut que parce qu’elle les déborde et nous touche. C’est la raison même de mon travail. Ce qui le justifie.
[…]