{"id":421,"date":"2018-07-29T15:55:00","date_gmt":"2018-07-29T14:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.vincentdulom.com\/editorial\/?p=421"},"modified":"2026-07-11T13:19:27","modified_gmt":"2026-07-11T12:19:27","slug":"fragments-dune-deposition","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.vincentdulom.com\/editorial\/textes\/421","title":{"rendered":"Fragments d\u2019une d\u00e9position"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>(extrait \/ texte in\u00e9dit)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par <em>Claire Chesnier<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le d\u00e9ploiement de son geste, la couleur op\u00e8re un don, une offrande. Elle offre dans un mouvement d\u2019elle-m\u00eame, d\u2019abandon \u00e0 elle-m\u00eame, la lumi\u00e8re de son corps. En ce sens, le trajet trac\u00e9 de la couleur est un pr\u00e9sent : il se pr\u00e9sente, se donne et agit pr\u00e9sentement. La couleur dans son jet, se rend \u00e0 elle-m\u00eame et s\u2019adonne au papier. La page, dans une versatilit\u00e9 de peau, accueille sa travers\u00e9e et fixe sa lumi\u00e8re, d\u00e9pose son ombre au lit du blanc. Pourtant, comme il a \u00e9t\u00e9 dit plus haut, la donation arrive dans l\u2019instant m\u00eame de son retrait. C\u2019est, d\u2019un mouvement de vague, d\u2019absorption et de r\u00e9sorption que l\u2019offrande de la couleur a lieu. Il en va de sa mati\u00e8re, de son poids, de sa texture, viscosit\u00e9, pigmentation, comme d\u2019une touche. Sa masse et son volume d\u2019eau, de couleur, p\u00e8se l\u00e9g\u00e8rement sur la fibre qui \u00e9clot \u00e0 son contact dans l\u2019\u00e9cartement des fibres prenant la couleur en son centre. De sorte que le geste de la couleur rejoint le toucher, donc le sens. Que ce d\u00e9bordement excentrique, litt\u00e9ralement, ces courants centrifuges de tons incertains sont dans le m\u00eame temps le coeur, l\u2019extr\u00eame centre de la peinture et que ce geste s\u2019insinuant profond\u00e9ment en constitue l\u2019\u00e9paisseur. Pour autant, toucher profond\u00e9ment n\u2019est pas appuyer fortement. Au contraire, ce qui court dans la traverse color\u00e9e est l\u2019affleurement, l\u2019inattention de la mati\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame, d\u00e9posant le sens sans pr\u00e9alable, sans s\u2019appesantir. D\u00e9nud\u00e9e d\u2019anecdote, de pr\u00e9texte ou de sujet, la couleur porte son poids jusqu\u2019\u00e0 instruire la touche du peintre, \u00e0 l\u2019\u00e9coute.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00abEn un sens, mais quel sens, le sens est le toucher. L\u2019\u00eatre-ici, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, de tous les \u00eatres-l\u00e0 (\u00eatres jet\u00e9s, envoy\u00e9s, abandonn\u00e9s au l\u00e0). Sens, mati\u00e8re se formant, forme se faisant ferme : exactement l\u2019\u00e9cartement d\u2019un tact. Avec le sens, il faut avoir le tact de ne pas trop y toucher. Avoir le sens ou le tact : la m\u00eame chose.\u00bb<sup>1<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sens m\u00e8ne par le toucher la d\u00e9liquescence de l\u2019encre \u00e0 sa forme, \u00e0 sa fermet\u00e9. Pas une fermeture donc, mais une affirmation du corps glissant l\u00e0, se pr\u00e9sentant au regard, \u00e0 la touche dans la co\u00efncidence de la travers\u00e9e et du sens de la couleur. Mais pour que le tact chemine avec elle, il faut encore ne pas peser de la main ou de la pens\u00e9e. Ne pas penser avant elle le sens du trajet qui la jette l\u00e0 plut\u00f4t qu\u2019ailleurs dans ce miracle d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 aussi imp\u00e9rieuse qu\u2019obscure. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment face \u00e0 cette n\u00e9cessit\u00e9 d\u00e9nud\u00e9e dans sa course jusqu\u2019au bord de la transparence que le geste du peintre se retire, engage la discr\u00e9tion de \u00abne pas trop y toucher\u00bb pour reprendre la terminologie de Jean-Luc Nancy. Car l\u2019insistance volontariste de l\u2019auteur est autant le leurre que l\u2019\u00e9touff\u00e9 du sens, appuy\u00e9 ici, relev\u00e9 l\u00e0-bas, d\u00e9montr\u00e9 encore et point\u00e9 enfin. Ces efforts lanc\u00e9s \u00e0 indiquer ce qui se passe dans le temps o\u00f9 cela se passe, n\u2019a pour effet que de perdre, de d\u00e9vier le cours de la mati\u00e8re et le sens avec. Dans l\u2019appuy\u00e9 de la touche il y a l\u2019attouchement d\u00e9mesur\u00e9, outr\u00e9 et outrageux. Le geste de la couleur est avant tout la manifestation d\u2019un corps d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent d\u00e8s le premier jus \u2014 amorce, tentative, pas encore peinture. Le regard consid\u00e8re ce corps comme l\u2019autre qui fait face trouvera une pr\u00e9sence si la cr\u00e9ation se poursuit, ininterrompue. Alors la peinture engage le geste aussi esth\u00e9tique qu\u2019\u00e9thique, d\u2019un retrait laissant l\u2019\u00e9cart \u2014 l\u2019espace de la rencontre. Aussi, le d\u00e9roul\u00e9 de la mati\u00e8re, accompagn\u00e9 dans la retenue du toucher, mais embrass\u00e9 r\u00e9ellement dans son entier, n\u2019est pas affaire de formalisme tautologique. Il rel\u00e8ve du sens comme contact au monde et \u00e0 l\u2019autre. Il appartient au cours primordial et engage pour le peintre un \u00abcomment toucher\u00bb travaill\u00e9 par le doute. Le geste de la couleur est un abord du sens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, lorsque je parle du geste de la couleur, il n\u2019est nul besoin qu\u2019il se donne \u00e0 voir \u00abgestuellement\u00bb. Je veux dire que sa mani\u00e8re de se d\u00e9poser peut appartenir \u00e0 la plus grande discr\u00e9tion, \u00e0 une \u00e9tendue qui se d\u00e9ploie tout en retirant \u00e0 la vue tout indice de son passage. Penser ici \u00e0 la peinture de Vincent Dulom. J\u2019ai la chance d\u2019en avoir une, sous le regard, elle semble me suivre de son ombre. Un halo indiscernable forme l\u2019entour d\u2019une couleur qui n\u2019en finit pas de d\u00e9poser son voile. C\u2019est une \u00e9tendue \u00e0 perte de vue. Litt\u00e9ralement, les yeux n\u2019y tiennent plus. Parfois, la luminosit\u00e9 prise dans tant de sombre se soutient difficilement. Et puis le corps de la peinture s\u2019apaise, son affolement passager est un \u00e9tat de l\u2019oeil qui cherche l\u2019\u00e9quilibre dans un corps flottant \u2014 adh\u00e9rence des yeux. La couleur est l\u00e0, son poudroiement serr\u00e9, son serrement en pans de transparence est une invite \u00e0 l\u2019immersion. C\u2019est un lieu diffus mais qui se tient dans le mouvement m\u00eame de la couleur formant son \u00e9tendue, que l\u2019on ne parvient pas \u00e0 cerner, au sens propre, dont on peine \u00e0 trouver le bord. C\u2019est bien l\u00e0 l\u2019intention du peintre. Une peinture sans limite, d\u00e9gag\u00e9e de la limitation physique de son support. Cet \u00e9tat n\u2019est possible qu\u2019\u00e0 consid\u00e9rer justement les qualit\u00e9s du support et son \u00e9gale pr\u00e9sence avec la d\u00e9position de l\u2019encre. La couleur s\u2019affirme, elle appelle mais c\u2019est presque en non-lieu de son corps se d\u00e9pla\u00e7ant dans l\u2019aire de la feuille, quittant les ar\u00eates du papier, glissant son ombre dans un noir d\u2019oeil, une tache aveugle. Car cette peinture va jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame de la vision, par sa tactilit\u00e9 et son boug\u00e9. Un corps qui ne tient pas mais se tient pourtant devant moi, est un corps que je ne peux saisir, que je n\u2019embrasse qu\u2019\u00e0 l\u2019emporter dans le tact coll\u00e9 \u00e0 la r\u00e9tine, d\u2019une pulv\u00e9rulence de rouge \u00e9teint dans le mordor\u00e9 d\u2019un jaune br\u00fbl\u00e9. Le geste qui accompagne cette peinture est absent\u00e9. Il est remis\u00e9 \u00e0 la r\u00e9gularit\u00e9 et \u00e0 la m\u00e9canisation de l\u2019imprimante. C\u2019est un \u00e9cart, m\u00eame un \u00e9cartement. C\u2019est l\u2019espace n\u00e9cessaire pour que d\u2019un seul passage, en un jet d\u2019encre pass\u00e9, la peinture se trouve en surface, ne soit que surface et que cette mani\u00e8re d\u2019\u00e9tendue soit le lieu d\u2019une perte de lieu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le geste de la couleur est aussi cet \u00e9cart l\u00e0, d\u2019une concr\u00e9tion de voiles dont le tomb\u00e9 n\u2019arrive qu\u2019une seule fois, d\u00e9finitif et \u00e9vanescent. \u00c0 mesure que se d\u00e9pose la couleur, son geste se retire, ou plut\u00f4t, s\u2019y adjoint le temps de l\u2019\u00e9tale, celui qui court encore sous l\u2019oeil quand la vision de l\u2019oeuvre persiste \u00e0 ce point qu\u2019on l\u2019emm\u00e8ne avec soi jusqu\u2019au sommeil de la pens\u00e9e. C\u2019est du temps qui advient dans la mesure d\u2019une alternance du bras qui balaie ou d\u2019une t\u00eate qui imprime. Le geste est, dans sa d\u00e9prise m\u00eame, structurant. S\u2019y d\u00e9ploie un temps propre \u00e0 la formation d\u2019un corps, un temps pour le devenir organique de l\u2019oeuvre. Je n\u2019aurais jamais utilis\u00e9 le terme de style \u00e0 cet endroit, pour la simple raison qu\u2019il me semble donner la pr\u00e9dominance \u00e0 la volont\u00e9 de l\u2019artiste, \u00e0 son empreinte, et qu\u2019avoir un style est au mieux faire \u00e9tat d\u2019une singularit\u00e9, au pire faire acte de signature et de marque sur tout objet touch\u00e9 de sa main. Le risque d\u2019un enfermement de miroir. Je reviens cependant sur ma vision lorsque je lis la d\u00e9finition qu\u2019en donne Barthes. Combien le geste de la couleur, son style, dans cette acceptation, pourrait consister en l\u2019incorporation d\u2019un secret du corps \u2014 de la mati\u00e8re et du peintre \u2014 lieu sans parole o\u00f9 la mati\u00e8re se densifie dans la but\u00e9e au r\u00e9el d\u2019une vie de peinture, d\u2019une vie d\u2019homme ou de femme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00abLe style [&#8230;] n\u2019a qu\u2019une dimension verticale, il plonge dans le souvenir clos de la personne, il compose son opacit\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une certaine exp\u00e9rience de la mati\u00e8re ; le style n\u2019est jamais que m\u00e9taphore, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9quation entre l\u2019intention litt\u00e9raire et la structure charnelle de l\u2019auteur ( il faut se souvenir que la structure est le d\u00e9p\u00f4t d\u2019une dur\u00e9e). Aussi le style est-il toujours un secret ; mais le versant silencieux de sa r\u00e9f\u00e9rence ne tient pas \u00e0 la nature mobile et sans cesse sursitaire du langage ; son secret est un souvenir enferm\u00e9 dans le corps de l\u2019\u00e9crivain, la vertu allusive du style n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne de vitesse, comme dans la parole, o\u00f9 ce qui n\u2019est pas dit reste tout de m\u00eame un int\u00e9rim du langage, mais un ph\u00e9nom\u00e8ne de densit\u00e9, car ce qui se tient droit et profond sous le style, rassembl\u00e9 durement ou tendrement dans ses figures, ce sont les fragments d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 absolument \u00e9trang\u00e8re au langage.\u00bb<sup>2<\/sup>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>b\/ Couleur jusqu\u2019\u00e0 son reploiement&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab<em>La neige sur le Ventoux, loin, au soir, quand le ciel devient bleu sombre, gris, presque noir, et tout le paysage aussi de plus en plus sombre : brun, vert, noir \u2014 cette tache lointaine est comme une lampe allum\u00e9e, non, pas une lampe (de nouveau je me heurte \u00e0 l\u2019inexprimable), une lueur, je ne sais quoi depoignant, comme quand un oiseau montre le c\u00f4t\u00e9lumineux de ses ailes en plein vol, allum\u00e9 soudain comme un miroir touch\u00e9 par le soleil, ou serait-ce plut\u00f4t par la lune, \u00e0 cause de cette blancheur ? Ce reflet lunaire \u2014 et tout autour terre et ciel bleu sombre, bleu acier, bleu corbeau, bleu d\u2019orage, cet assombrissement qui montre, en son coeur, ce peu de neige.<\/em>\u00bb<sup>3<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">\u2014 Philippe Jaccottet<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce peu de neige au coeur du sombre. La peinture serait possible dans ce peu de clart\u00e9 luisant faiblement, mais avec insistance, au creux de l\u2019ombre. Lorsque la couleur s\u2019\u00e9tend dans le vif et le brillant, ne reste que l\u2019\u00e9clat. Le lumineux habite aussi le sombre et n\u2019est jamais plus \u00abpoignant\u00bb que tapis dans un ciel de nuit. Comme une m\u00e9fiance lointaine du trop clair, du trop vif. Non pas que l\u2019ardent de la couleur soit \u00e0 exclure, mais voir sa pr\u00e9gnance d\u2019autant plus grande qu\u2019elle appuie dans l\u2019obscur. Comme si les couleurs ne se d\u00e9ployaient en toute largesse qu\u2019avec la possibilit\u00e9 de se replier, dans l\u2019oubli d\u2019ellesm\u00eames. Un nom \u00e0 trouver pour de nouvelles couleurs. Innommables encore.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1 Jean-Luc Nancy,&nbsp;<em>Le sens du monde<\/em>, Paris, Ed. Galil\u00e9e, 1993, p. 104.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2 Roland Barthes,&nbsp;<em>\u00abQu\u2019est-ce que l\u2019\u00e9criture ?\u00bb, Le degr\u00e9 z\u00e9ro de l\u2019\u00e9criture<\/em>, Paris, Ed. du Seuil, p.16-17.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3 Philippe Jaccottet,&nbsp;<em>\u00abLa Semaison, Carnets 1968-1979\u00bb<\/em>,&nbsp;<em>OEuvres<\/em>, Op. cit., p. 607-608.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Claire Chesnier est artiste, docteure en Arts plastiques, diplom\u00e9e de l\u2019\u00c9cole des arts de la\u00a0Sorbonne &#8211; Universit\u00e9 Paris 1 Panth\u00e9on-Sorbonne. <br>Elle est \u00e9galement dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019\u00c9cole Nationale Sup\u00e9rieure des Beaux-Arts de Paris. Laur\u00e9ate de nombreux prix nationaux et internationaux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(extrait \/ texte in\u00e9dit) Par Claire Chesnier Dans le d\u00e9ploiement de son geste, la couleur op\u00e8re un don, une offrande. Elle offre dans un mouvement d\u2019elle-m\u00eame, d\u2019abandon \u00e0 elle-m\u00eame, la lumi\u00e8re de son corps. En ce sens, le trajet trac\u00e9 de la couleur est un pr\u00e9sent : il se pr\u00e9sente, se donne et agit pr\u00e9sentement. 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