{"id":1191,"date":"2011-12-10T13:40:00","date_gmt":"2011-12-10T12:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.vincentdulom.com\/editorial\/?p=1191"},"modified":"2026-08-03T13:41:56","modified_gmt":"2026-08-03T12:41:56","slug":"fragments-dune-deposition-sur-la-peinture-de-claire-chesnier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.vincentdulom.com\/editorial\/textesde\/1191","title":{"rendered":"Fragments d\u2019une d\u00e9position (Sur la peinture de Claire Chesnier)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">par <em>Vincent Dulom\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au mur de la salle d\u2019exposition, tendues aux quatre coins par un clou, les feuilles cambrent leurs bords. Elles n\u2019offrent pas la surface calme du plan. Leurs ar\u00eates marquent nerveusement les arcs en stigmates de leur origine et de leur transport. Elles ont \u00e9t\u00e9 roul\u00e9es. C\u2019est leur premi\u00e8re sp\u00e9cificit\u00e9. Claire Chesnier peint ses grandes peintures sur des feuilles qui lui opposent un corps en tension.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Devant la large bande de papier d\u00e9roul\u00e9, elle choisit son format, pr\u00e9pare son regard, la d\u00e9coupe, prends \u00e0 bras le corps l\u2019\u00e9cran blanc qui se love sur lui-m\u00eame, s\u2019en saisit. Elle ne sait rien encore de la peinture. \u00c0 bout de bras, d\u2019un \u00e9loignement impossible, en haut de la planche \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une porte \u00e0 peine inclin\u00e9e qui repose sur le mur, elle plaque la feuille. Dessous, elle pourrait voir la couleur sombre et bigarr\u00e9e des coul\u00e9es d\u2019encres successives de ses peintures pr\u00e9c\u00e9dentes, ne la voit pas pourtant, s\u2019assure de sa hauteur, du rapport physique qu\u2019elle entretient \u00e0 son propre corps, de son aplomb et de son niveau puis la fixe au ruban adh\u00e9sif. L\u2019\u00e9cran lui fait face, blanc sans limites, ou plut\u00f4t en l\u2019absence des limites que recouvre le ruban adh\u00e9sif pos\u00e9 sur la totalit\u00e9 du pourtour de son format faisant ainsi dispara\u00eetre avec lui toute possibilit\u00e9 d\u2019inscription de son travail dans une composition li\u00e9e au format final.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avant de peindre, elle lave la feuille, la d\u00e9trempe. Elle l\u2019apaise. Elle pr\u00e9pare l\u2019\u00e9coulement de l\u2019encre, sa diffusion et fait que ses futures touches n\u2019embossent pas le papier, ne le scarifient pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle regarde la feuille, la laisse s\u00e9cher et se tendre. De cette tension, des quatre bords recouverts et de l\u2019impossibilit\u00e9 de composer ainsi le format dans son ensemble, le dessein d\u2019une peinture d\u00e9tach\u00e9e du bord se fait jour. Le cadre de ruban adh\u00e9sif glissera du pourtour vers le centre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9termin\u00e9e, elle dessine l\u2019ouvert du travail \u00e0 venir au ruban adh\u00e9sif sur la feuille. Elle danse lib\u00e9r\u00e9e de la composition, une forme inscrite \u00e0 la gravit\u00e9 de son bras ou \u00e0 la d\u00e9cision qui la change. Elle ench\u00e2sse le corps du dessin de la paume de la main et v\u00e9rifie que le cadre \u00e9pais de sa fen\u00eatre fait corps avec le papier. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, sa peinture s\u2019ouvrira \u00e0 l\u2019\u00e9tendue d\u2019un fragment. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, elle m\u00e9nagera un espace vierge de toute trace, sans limites, conscience fragile de l\u2019impossibilit\u00e9 de peindre. Cette r\u00e9serve bordera la peinture, sans anecdote.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de sa fen\u00eatre, elle d\u00e9pose \u00e0 l\u2019effleurement de la surface, en larges allers-retours, l\u2019encre fortement pigment\u00e9e dont sont gorg\u00e9s ses pinceaux et qui s\u2019atterre en poudre de velours. Ses gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s soul\u00e8veraient la fleur du papier si elle ne veillait pas \u00e0 son int\u00e9grit\u00e9 et n\u2019\u00e9tait pas appliqu\u00e9e \u00e0 ne rien laisser dans son travail qui la trahisse. Elle passe et repasse en haut de chaque nouvelle forme, ne laisse rien de cette ombre qui survient sur l\u2019\u00e9cran, s\u2019assure \u00e0 l\u2019horizon de la couleur que son bord a la justesse voulue puis accompagne dans sa chute l\u2019encre \u00e0 la vague r\u00e9guli\u00e8re de son geste. Elle efface les premi\u00e8res coulures pour faire na\u00eetre, sans traces de ses passages, dans le recouvrement r\u00e9gulier de la surface, le plan \u00e9tendu d\u2019une couleur inidentifiable. Ses gris sont argent\u00e9s, ses ocres, verts et ses verts, dor\u00e9s. Ils caressent dans l\u2019ind\u00e9termination volontaire qui les fait na\u00eetre le corps en lumi\u00e8re d\u2019une couleur de terre et d\u2019une profondeur plane.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fen\u00eatre enti\u00e8rement peinte, Claire Chesnier se recule. Elle s\u2019aventure une premi\u00e8re fois \u00e0 la contemplation du paysage qu\u2019elle a fait na\u00eetre. Elle le consid\u00e8re avec l\u2019incertitude du regard qui se pose sur une chose improbable. Elle se risque \u00e0 savoir ce que sera vraiment sa peinture sans ce cadre chaotique, le blanc retrouv\u00e9. Elle se rapproche, en regarde de pr\u00e8s la surface, guette un incident, un accroc, une particule d\u2019encre trop \u00e9paisse qui aurait pu en marquer l\u2019\u00e9tendue et ne voyant rien en retrouve la totalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle se demande ce qui s\u2019est pass\u00e9 cette fois encore. Elle pose le regard \u00e0 la bordure des mots et ne sachant pas nommer sa couleur, d\u00e9cide de la laisser s\u00e9cher. Ce qu\u2019elle fait, juste assez pour pouvoir retirer le ruban bigarr\u00e9 et les feuilles de protection qui l\u2019entourent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle retire m\u00e9ticuleusement le ruban adh\u00e9sif de la fen\u00eatre en prenant soin de ne pas mettre \u00e0 mal les fibres du papier, repousse doucement celles qui se sont soulev\u00e9es de trop. Le blanc est l\u00e0. Indemne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c7a.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u00e0 aussi. Il reste le cadre mais \u00e7a va. \u00c0 voir\u2026 Au moins, c\u2019est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La peinture est l\u00e0. Au sol. C\u2019est \u00e9trange. Le temps de s\u2019habituer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mur est long. Assez pour six grands formats. On va le longer, passer de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Marcher. Alors, elle construit le d\u00e9placement du regard. Fluide. Sans heurt. Chaque peinture doit \u00e9pauler les autres, se retirer et tout \u00e0 la fois devenir celle que l\u2019on regarde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Juste sous le regard, le corps de la peinture danse. Au creux d\u2019une temporalit\u00e9 infinie, dans le jaillissement de l\u2019attente, l\u2019instant s\u2019\u00e9tend \u00e0 la dur\u00e9e, Claire Chesnier vient de d\u00e9poser son geste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Paris, le 10 d\u00e9cembre 2011.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Vincent Dulom\u00a0<\/p>\n<p>Au mur de la salle d\u2019exposition, tendues aux quatre coins par un clou, les feuilles cambrent leurs bords. Elles n\u2019offrent pas la surface calme du plan. Leurs ar\u00eates marquent nerveusement les arcs en stigmates de leur origine et de leur transport. Elles ont \u00e9t\u00e9 roul\u00e9es. C\u2019est leur premi\u00e8re sp\u00e9cificit\u00e9. 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