Par Cécile Gremillet
La claire-voie appelle un jour irradiant, le passage d’un rayon entre des corps obscurs. Elle existe par et pour la lumière. L’acception architecturale du mot évoque un garde-corps composé de barreaux espacés. Si la claire-voie est intrinsèquement liée à la lumière, elle l’est tout autant au lieu qui l’accueille. Dans l’architecture sacrée, elle définit une suite de fenêtres éclairant le triforium. Cette ouverture, au plus près des voûtes, signe justement, par sa position dans l’édifice, toute l’ambiguïté de la finitude du volume architectural.
Dans son rapport à l’espace, la claire-voie évoque un dialogue entre extérieur et intérieur, à l’instar des peintures de la série Jour de Vincent Dulom. En créant une fenêtre sur un autre espace, l’artiste parvient à faire entrer un fragment de lumière dans un corps fait de papier.
Le « jour » se lit tout d’abord, comme unité temporelle, celle qui définit l’unité de vie de l’être humain, mû par les mouvements des planètes. Le mot est également associé à l’idée de lumière, en ce qu’il symbolise la clarté qui pénètre et se répand sur un espace, autant que l’ouverture qui, dans un espace plein, laisse passer la lumière.
Les peintures de Vincent Dulom se comprennent elles aussi à travers les notions respectives que sont la lumière et la durée. « La lumière est la source de tous les effets » 1, mais c’est dans le temps que se construit le regard, ici directement confronté à la surface. Le regardeur est dans l’incapacité d’appréhender la forme. Insaisissable, celle-ci s’efface ou s’assombrit en fonction de la durée d’observation et de la position du corps face à l’œuvre.
L’œuvre évolutive procède d’un double mouvement : le mouvement du regard sur la surface et le mouvement du visiteur dans l’environnement. En interrogeant mouvement et fixité, Vincent Dulom révèle l’échelle profondément humaine de son travail dans lequel « la finitude du format reçoit l’infinitude de la peinture ». 2 Bien que la feuille soit marquée de bords, l’autonomie de la peinture est préservée par l’équilibre entre geste, surface et couleur.
A contrario, sur les toiles grand format, la peinture touche à l’absence de limites, en repoussant les limites structurelles du support. La couleur construit un voile dématérialisé dans un rapport éthéré à la surface. Vincent Dulom ne s’intéresse pas à la couleur, mais à l’autonomie de la couleur. Les multiples variations chromatiques engagent un mouvement, et plus largement, engagent l’homme dans sa condition. Parce qu’elle oblige à l’inconnu, la peinture est un acte de vie. Le peintre est un passeur, qui invente une forme qui perdure et qui s’inscrit dans le temps par l’altérité.
Il est illusoire « de croire que la toile est une surface blanche […] [comme] le papier. Une toile, ce n’est pas une surface blanche […]. Avant [que] [les peintres] ne commencent, la toile, elle est déjà remplie […]. Elle est pleine de quoi ? Elle est pleine du pire. […] Le problème […] va être d’ôter, d’ôter ces choses vraiment, ces choses invisibles pourtant, et qui ont déjà pris la toile […]. Si bien que dans l’acte de peindre, il y aura comme dans l’acte d’écrire […] une série de soustractions, de gommages. La nécessité de nettoyer la toile.»3 L’économie de moyens, revendiquée par Vincent Dulom, rassemble les qualités fondamentales de la peinture : le rythme, la composition et la tactilité. C’est justement parce qu’il « s’inscrit dans la situation d’une création au monde, d’un commencement au monde »4, que son œuvre atteint l’essence de la peinture sans quitter la sensation.5
1 DANDRE-BARDON, Michel-François, Traité de peinture, suivi d’un essai sur la sculpture, Editeur Desaint, 1765, Bibliothèque municipale de Lyon, numérisé le 21 avril 2010.
2 Notes issues de l’entretien du jeudi 12 mai 2016 avec Vincent Dulom [studio de l’artiste].
3-4 DELEUZE, Gilles, « Peinture », cours du 7 avril 1981, transcription : Véronique Boudon.
5 MERLEAU-PONTY, Maurice, « Le doute de Cézanne », in Sens et non-sens, Paris : Les Éditions Nagel, Collection : Pensées, 1966, 5ème édition, 333 pages.
Paris, juin 2016
Présentation de la claire-voie,
Hôtel de l’Industrie, 2016. Sobering Galerie.
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Cécile Gremillet est historienne de l’art et curatrice pour la Sobering Galerie.