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L’ombre perdue de la lumière Vincent Dulom à Mouans-Sartoux : Les deux temps d’une oeuvre

Par Agnès Birebent

Une tache de couleur flotte, vibre, palpite. Elle est là, distante avec son support au point qu’il disparaît, puis s’en approche à nouveau, glisse, ou peut-être se meut-elle seulement à quelques millimètres au-dessus de lui – comme on marche sur l’eau – retenue par une force invisible, par désir de fleureter avec des limites devenues inexistantes (elle est organique comme une lenticule, cette plante à petites feuilles rondes, flottante ou submergée dans les eaux stagnantes). Sa réalité est insaisissable ; on ne sait comment réagir face à ce mirage.

Lenticule. Lenteur. Il faut donc se déplacer pour voir. En bas, lever les yeux, monter les marches, marcher comme on va vers l’autre. Il faut baisser les yeux en haut, pour voir en dessous de soi, pour voir le temps qui nous sépare de la première peinture, devenue invisible déjà. Il faut marcher au-dessus. Égarés dans un labyrinthe, dans un chemin d’anamorphoses, on cherche le fil – une explication à ce tour de marionnettiste – à ce charme. Mais les paradoxes demeurent : la surface est aussi profondeur ; on regarde une ombre et on voit en sortir de la lumière ; quand on  regarde la peinture elle disparaît, quand on ne regarde plus elle apparaît ; la lumière n’en jaillit que quand on fait dos à la lumière.

L’inquiétude de l’insaisissable nous arrête – nous plonge dans un état de stase1, à l’image de la peinture sur son support. Elle est photographique parce qu’elle retient en ellela lumière, mais aussi parce qu’elle ne laisse pas dériver le regard, parce que «je suis seul devant elle, avec elle. La boucle est fermée, il n’y a pas d’issue. Je souffre, immobile»2 . Soleil noir, elle nous plonge dans un état mélancolique (souffle retenu, regard dans le vide) – somnolent. Faut-il ouvrir/fermer les yeux, ou au contraire forcer le regard à fixer ce qui persiste à se mouvoir ? Qu’est-ce qui se meut, du regard ou de la peinture ? Faut-il juste attendre, dans ce temps suspendu – épochè – l’événement qui la révèlera ? Par l’épreuve de la contemplation, elle nous entraîne à sortir de nous-mêmes, de l’ombre, de la stase – elle nous entraîne à l’extase. Si son essence est insaisissable, c’est qu’il n’y a pas de trace, pas de présence du peintre (qui est l’ombre) : il s’est retiré et nous laisse face à l’absence. Mais son existence est réelle, car on l’éprouve. Comme la vie.

Plongés dans la pénombre, nos yeux s’accoutument à sa lumière. Partant du sol, ils acceptent l’ascension qui les mène au corps infini des cinq lenticulaires  – à la lucidité. Le déplacement, c’est ce qui permet de sortir du monde, du quotidien, pour entrer dans un espace en suspens où le monde peut être pensé – une parenthèse, un arrêt. Marcher c’est pouvoir s’arrêter (arrêter le temps) – prendre le temps de trouver le sens de la marche. C’est se «rendre en peinture»*. Maintenant on peut marcher à nouveau, recommencer le cycle. On peut accepter le paradoxe – la douleur du changement perpétuel – d’étendre à l’infini, dans un corps fini, les limites de la peinture (repousser, en les approchant,  ses limites). Qu’elle soit immanence sans limites – tache de transcendance.

Le peintre, qui ne veut que «libérer la peinture des limites physiques de son support»* voit, retenant son geste, soustrayant son ombre – cherchant seulement à faire apparaître la lumière – un miracle se produire : c’est la peinture qui disparaît. S’il y a finalement tant de paradoxes, c’est qu’elle est, en tant qu’«ombre perdue de la lumière»*, le premier paradoxe. Et qu’est-ce qu’un miracle, sinon un paradoxe dépassé ? Partant du mirage, il aura fallu passer par le sas de l’attention pour pouvoir être réceptif au miracle. Concentrer le regard (s’approcher) pour être dans la présence, dans la vie – et non pas dans sa représentation. Accepter de sortir un moment du théâtre du monde pour regarder dans les yeux la seule présence – la mort, sans consolation – et faire l’expérience de l’insaisissable, de l’être entrouvert – libre.

1. Stagnation ou ralentissement de la circulation d’un liquide dans l’organisme.

2. Roland Barthes. La chambre claire, Notes sur la photographie, Paris, édtions Gallimard, 1980, p.140.

* Propos recueillis auprès de l’artiste. 

Toulouse, janvier 2011

Texte présenté à l’occasion de l’exposition  

Incidents Maîtrisés, Espace de l’Art Concret, Mouans-Sartoux, janvier-juin 2011

Agnès Birebent est artiste, performeuse, photographe, traductrice de littérature roumaine et poète (prix de la vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet, 2009, lauréate pour la poésie en région Midi-Pyrénées, 2010), elle participe comme critique d’art à la revue « Multiple » .

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