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Du juste écart chez Vincent Dulom

Par Bruno Trentini

La virtuosité d’un dessinateur se révèle à sa manière de prolonger la ligne arrêtée, de poser le trait qui s’unira au précédent. Parfois, un trait se fond dans le premier et continue sa route. Les lignes se chevauchent alors, s’épousent, mais trop vite se séparent ; chez Vincent Dulom, elles ne se marchent jamais l’une sur l’autre, elles s’effleurent à peine en un délicat point de contact. Elles s’embrassent et s’aiment.

Ses traits, ce sont en acier qu’il les trace – un acier aimanté, pour que l’une tienne à l’autre. L’angle droit de Mesure des possibles 670116704509020142015 de 2015 semble fait d’une seule ligne noire et nette, à même le mur blanc. Mais l’acier n’a pas de pliure, un tel angle droit n’est pas artificiel. C’est la pesanteur qui le dessine, qui vient prêter main-forte à celles de Vincent Dulom. Cette ligne, détachée du mur et du sol, suspendue à son épingle horizontale, est grandiose et fragile à la fois. Le trait suspendu avec si peu de moyen que le souffle s’interrompt un instant. Cette ligne a vraiment quelque chose d’étrange : elle est suffisamment pesante pour tracer une parfaite verticale et suffisamment légère pour qu’une fine épingle aimantée la garde à ses côtés. C’est désormais assuré : les forces physiques n’ont pas besoin d’être excessives pour être sublimes.

Pour parvenir à un résultat aussi mesuré, au risque de caresser la démesure, Vincent Dulom, en plus de dessiner ou de peindre, est très attentif à la manière dont ses oeuvres sont implémentées dans le lieu. Une lumière trop directionnelle par exemple viendrait jeter une ombre sidérante sur le mur blanc. On connaissait déjà son attention pour l’éclairage de ses peintures : certaines zones d’ombres sont à proscrire, d’autres sont nécessaires – comme celles de la feuille peinte qui se mêlent à la peinture même. Sa constance de la peinture au dessin passe également par le choix de ses matériaux : les épingles entomologiques sur lesquelles il peut faire reposer ses peintures deviennent le corps du dessin. La face visible de Plan 15071201 de 2015 est par exemple uniquement constituée de quatre épingles. Au dos, quelques aimants ronds posés en carré retiennent les épingles posées sur la feuille blanche. Cette fois-ci, ce ne sont pas les lignes noires qui se détachent du support, c’est la feuille qui flotte devant le mur. Toutefois, l’aiguille dessinant le troisième côté est brisée, la dernière épingle flotte alors elle aussi devant la feuille, laissant ouvert le carré. Cette forme ouverte n’évoque pas une réalisation en cours. L’ouverture ne renvoie pas à l’inachevé dans le travail de Vincent Dulom. Et si cette épingle flotte, elle n’est pas délaissée pour autant. Sinon, elle pointerait simplement vers le sol. Au lieu de cela, déviée par les aimants, elle trace une juste oblique, quelque part entre la verticale et le sommet du carré qu’elle vise. 

Cette épingle est fascinante ; sa direction est certes dictée par les lois physiques du magnétisme et de la pesanteur, mais elle est proprement déroutante. Surtout lorsque l’on se rend compte qu’elle n’est pas figée. À la moindre perturbation, elle vacille. C’est peut-être en cela que l’épingle de Plan 15071001 de 2015 est si symptomatique du travail de Vincent Dulom : la forme est maîtrisée, elle est contrôlée et définie, mais elle n’est jamais contrainte. Les matériaux semblent occuper librement l’espace, faisant oublier au spectateur la minutie et la délicatesse dont il a fallu faire preuve pour réaliser les pièces. L’artiste réserve justement au spectateur le même sort qu’à ses matériaux :même s’il y a une tension du regard, qui ne sait pas où se poser entre le support de la feuille et le dessin qui s’en détache librement, le regard n’est jamais perdu, jamais contraint. Le regard est indécis ; peut-être parce qu’il ne peut pas tout saisir d’un coup d’oeil, peut-être parce qu’il ne sait pas où se poser. Le regard hésite, mais jamais n’erre. Il circule.

On aurait envie de dire qu’en ce sens les oeuvres de Vincent Dulom apprennent au spectateur à regarder, mais ce n’est plus de l’apprentissage. Elles font regarder. Le spectateur ne peut toutefois pas qualifier précisément l’objet de son regard, ni dans les dessins de l’artiste, ni dans ses peintures. L’épingle flotte devant la feuille, comme la couleur devant la toile, comme encore le regard devant celle-là. Ce vacillement de la perception confère aux oeuvres de Vincent Dulom une profondeur véritablement dynamique. De nombreux dégradés composent les formes des peintures afin que ne subsiste aucune aspérité nette, aucune démarcation. Lorsqu’une limite semble devinée, elle s’efface devant une indétermination qui persiste : « est-ce le dégradé de la peinture ou la diffusion d’une ombre ? »  L’oeil n’a alors plus de surface où se poser, tout y est profond. Et cette impression de profondeur n’est pas métaphorique : à l’orée du vertige, les yeux sont en perpétuelle quête d’accommodation et de vergence ; ils cherchent la juste distance à saisir, mais l’ancrage est mouvant, il n’y a dans ses peintures ni point ni ligne qui accrocheraient l’oeil. C’est peut-être l’absence de ligne accusée dans ses peintures qui a justement donné envie à Vincent Dulom de délimiter et d’indiquer, de dessiner.

Le plus surprenant est peut-être de se rendre compte que, dessin ou peinture, Vincent Dulom exprime la même réalité plastique. Les formes dansent avec le spectateur, sans le guider, ni sans sembler guidées par l’artiste. Les formes, apparemment très simples, sont justes, équilibrées et avec ce qu’il faut d’écart pour créer un vacillement de l’expérience spectatorielle. Un vacillement à peine perceptible. C’est à se demander par quelle habileté Vincent Dulom parvient à rendre si désorientant un travail si exact.

Bruno Trentini enseigne l’esthétique et la philosophie de l’art à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il s’inscrit dans une embodied aesthetic et travaille sur l’expérience de l’immersion. Il est également directeur de publication de la revue Proteus – cahiers des théories de l’art.

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