Par Stéphane Lecomte
« Je ne pratique pas la peinture. Je la désire.»
Vincent Dulom, 2006
Tout d’abord, il y a l’univers, longtemps après il y a l’homme.
Tel ce voyageur contemplant une mer de nuage, je reste muet face à la peinture de Vincent Dulom. Je reste devant, et je regarde. Silence. Ça bouge, la peinture bouge. Moi qui la voyais bleue, elle devient grise, et aurait tendance à s’effacer, à se confondre avec le fond blanc de la toile. C’est fait, elle a disparu. Puis revient une ombre. Le temps d’un moment, j’ai cru l’avoir perdue.
Les amateurs d’art immédiat, exhibitionniste, clinquant, où tout est révélé dès l’accrochage ne sont pas gâtés à la galerie Nivet-Carzon. Pas à la mode Vincent Dulom. Ici, le spectateur est convoqué pour une expérience dans la peinture. Je ne dirais pas qu’il est désormais au centre d’elle comme les Futuristes pouvaient l’affirmer à leur époque, car les revendications du peintre français sont totalement différentes. Mais tout de même. Regardons un peu. Qui fait la peinture désormais ? Qui la vit ? C’est bien ce spectateur que je suis, que vous êtes. L’expérience n’est donc pas de l’ordre de l’immédiateté, mais bien plus de l’ordre de la durée. Et c’est celle-ci qui fait l’œuvre, une œuvre singulière aux résonances mystiques. Attendre pour contempler. Attendre pour voir un mouvement. Attendre pour voir l’ombre s’effacer. Attendre la peinture pour qu’elle devienne peinture. Aussi bien chez le peintre que chez le visiteur, l’attente est une attitude primordiale à l’expérience.
Et le peintre dans tout ça. Vincent Dulom veut « repousser les limites de la peinture ». Dit comme ça, on croirait être en face d’un personnage présomptueux, pensant être révolutionnaire. Or ce n’est pas le cas. Le peintre doute, et ça se sent, ça se respire. Le peintre préfère l’ombre à la lumière. Le peintre, on ne le voit plus, il s’efface jusqu’à sa négation, au profit d’une œuvre autonome. Une peinture qui vit, une peinture qui vit encore plus quand on la regarde. Le peintre aime sa peinture, il la laisse vivre, s’envoler. Casser les limites de la peinture, c’est effacer l’auteur, et enlever tout ce qui peut la caractériser. La peinture est visible, mais on ne parle ni de composition, ni de cadre, ni du support… Rien de tout cela ne peut qualifier la sienne. Sa peinture c’est de l’encre pigmentaire sur toile. Point. Le geste est simple, c’est celui d’une imprimante à jet d’encre, le peintre retrouvant un geste primitif grâce aux nouveaux outils de l’homme moderne. On notera aussi que le mode d’accrochage est particulier, faisant sens avec le propos. Deux épingles et la peinture flotte, la toile, elle, vient se courber sur le mur, comme un linceul.
« Faire une peinture sans limites à l’image de l’infini, impossible à définir. » Une autre dimension est donc palpable, celle du rapport à la mort. Attention, il ne s’agit pas d’un travail désuet sur la mort, la convoquant ou je ne sais quoi. Formellement la mort n’est pas visible. Et si on ne la sent pas, on ne la perçoit pas, rien n’est dramatique. Le rapport à la mort est autre. Il s’agit de la condition de l’homme vivant, programmé à la disparition. En cela, le travail du peintre est tragique. Et il ne s’en cache pas. Outre le fait qu’il désire voir disparaître la peinture, le peintre évoque la disparition de son père, de marins marseillais dans une exposition en 2007 à la Tangente, où il mettait en place des ex-voto contemporains. La disparition est donc formelle mais aussi symbolique. L’engagement du peintre est réel.
La disparition, notre disparition. Chacun de nous s’est déjà retrouvé dans un état de flottement voir de panique à imaginer sa propre disparition. On se retrouve alors devant l’inconnu, l’infini, l’impalpable. Ce qui caractérise aussi la peinture de Vincent Dulom. Regardons les lenticulaires d’ombres, visibles au sous-sol de la galerie. La peinture est en suspension, encore mouvante, sur des petit disques. L’attitude est cette fois différente, le visiteur se baisse pour mieux contempler le vivant du corps de la peinture, dans un rapport encore très intime.
Au-delà du questionnement même de la peinture, Vincent Dulom nous ramène à notre propre condition d’homme, et propose une peinture qui se révèle dans l’ombre, une peinture qui ne demande qu’une chose : du temps.
Paris, novembre 2008
Espacé d’ombre, 2008, Galerie Nivet-Carzon
—
Stéphane Lecomte est artiste et critique d’art. Il est diplomé d’un Master 2 Arts plastiques de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.