Par Marie Cantos
Les oeuvres de Vincent Dulom sont de celles qui échappent. Aux regards, aux mots. Qui s’appréhendent dans une atmosphère atone : son, lumière, entendement. Tout semble devoir se mettre en veille afin d’accueillir les infimes variations pigmentaires de sa peinture, les laisser se déposer sur la rétine, sur les impressions de l’artiste – les nôtres, aussi. On aimerait les saisir, s’abandonner à elles, ne plus se mouvoir et sentir se former la fine pellicule colorée, mais un souffle indistinct les a déjà dispersées, et l’on se met inconsciemment en branle, tout doucement, à la recherche d’un autre point de vue.
Car la peinture de Vincent Dulom est de celles qui requièrent l’expérience physique. Certes, on pourrait l’écrire de toutes les oeuvres… il n’empêche que celles-ci ne se donnent que dans le lent déplacement des corps des regardeur-se-s, se révélant, se densifiant, ou, au contraire, s’évanouissant au fur et à mesure que l’on s’approche, que l’on s’en écarte, quelques pas plus à gauche, à droite, un coup d’oeil en biais, plus rapide, comme pour les prendre au piège. Il serait presque question de position(s) – renvoyant tout autant à l’iconographie religieuse qu’à la phénoménologie de la perception.
Néanmoins, la peinture de Vincent Dulom, lointaine descendante des primitifs italiens et petite-fille des minimalistes américains, ne se joue pas dans l’épure, l’évidence, la soudaine clarté. Elle se tapit dans l’ombre, celle qui mène à l’inconscient, à l’immanent, à la terre ou à la corporalité aussi, parfois. L’ombre comme «envers du visible», et non contraire du visible, pour reprendre le titre d’un ouvrage de l’essayiste français Max Milner (1923-2008), paru en 2005 (L’Envers du visible. Essai sur l’ombre).
Partant des qualités spécifiques des deux espaces d’exposition que sont #Griset et #Moret, Vincent Dulom installe à L’ahah, avec Percée, deux déploiements inédits et radicalement différents de son travail récent (toutes les œuvres présentées datent de 2018 ou 2019), formant une seule et même exposition.
D’une certaine manière, par cette double exposition, l’artiste poursuit sa réflexion sur la question du cadre. S’il nie les notions mêmes de limites, et donc de composition, dans les peintures sur lesquelles se forment un halo (qui, apparaissant, disparaît), il montre, dans ces dernières productions, une attention marquée à la marge. La couleur, dont le poudroiement demeure, s’étend à tout l’espace de la toile – ou de la feuille, flirte avec le bord pour définir le cadre, et le hors-cadre.
Dans l’espace d’exposition #Moret, derrière les vitrines opacifiées, sous le plafond aux airs brutalistes, un halo terreux de grand format (17110601C180L255) dialogue avec deux des nouvelles peintures (peinture 1811110418111101 et peinture 1811110818111101) où Vincent Dulom, tout en reprenant le fantomatique halo (ici, une lumière sourde), reconstruit, par un traitement coloré des fonds, un rapport aux bords. Inversement, dans l’espace d’exposition #Griset, la couleur, plus lumineuse (un jaune citron, un vert tendre, des bleus du ciel), se diffuse en quasi all-over. Les visiteur-se-s y sont happé-e-s dès l’entrée par la fenêtre aveugle ouverte par Percée 18121901 150 210. En regard, scandant la ligne du long mur blanc, trois occurrences colorées de la série des Écrans que l’artiste a initiée cette année – une quatrième étant à découvrir dans les bureaux. Un accrochage également en réponse à l’architecture du lieu, un white cube aux lignes pures, tout en tension.
Communiqué de presse de l’exposition » Percée « , L’ahah, Paris, 2019